La tradition primordiale, 2e partie de la conférence de Seyyed Hossein Nasr
Les débats polémiques sur l’islam dans les médias font oublier que l’islam n’est ni une religion monolithique ni une réalité unique commune à tous les musulmans. Sa structure comporte différents aspects et il n’est pas épuisé par un seul niveau de réalité. De l’extérieur, il y a déjà la division entre sunnites et chiites1, il y a ensuite quatre écoles sunnites, les ismaeliens et d’autres écoles comme le zahirisme et ainsi de suite, sans entrer dans les détails des différentes divisions de la structure externe de la communauté islamique.
Il y a également une division verticale qui est souvent niée, au sein de la communauté musulmane. Cette division est alimentée par deux tendances, très reliées bien qu’elles semblent antithétiques extérieurement, ce sont :
Le modernisme venant de l’Occident et le fondamentalisme
Le fondamentalisme est censé être anti-moderniste mais il est en réalité une autre facette de la modernité.
Modernisme et fondamentalisme sont les deux faces de la même pièce, tous deux refusent d’accepter la dimension intérieure de la tradition islamique.
Islam, foi et excellence
Appuyons nous sur les 14 siècles de l’histoire islamique et laissons de côté les « bruits » entretenus par les médias, qui ne tiennent pas compte de la réalité de l’Islam. La relation entre islam, foi et excellence est une structure qui a toujours existé, remontant au hadith du Prophète, appelé « Hadith de Djibrail » ( L’ange Gabriel ) :
Un jour que le Prophète était assis avec ses compagnons, un jeune homme très beau, arrivant du désert sans aucune poussière s’assit face à lui et commença à le questionner : « Qu’est ce que l’islam ? » puis « Qu’est ce que la foi ? », ( iman ) et enfin « Qu’est ce que l’excellence ? » ( ihsan )
à chacune le Prophète apporta la réponse. La définition de l’islam comprend les règles extérieures, l’attestation de foi, la prière, le jeûne etc. Le deuxième niveau est l’iman, la foi, en Dieu dans le jour du jugement en les anges et les prophètes et ainsi de suite et enfin l’ihsan ou « excellence », sa définition est d’adorer Dieu comme si vous le voyez, en ayant la certitude que si vous ne le voyez pas, Lui vous voit. Ce hadith comprend tout l’enseignement islamique.
Si vous pouvez vivre selon l’excellence, alors vous vivez le degré le plus élevé de l’islam. Un niveau qu’avait atteint et dépassé notre prophète.
Cette tradition prohétique est acceptée par tous les rapporteurs du monde sunnite par Boukhari, Tirmidhi, Mouslim, il apparaît dans chacun des six recueil authentiques de hadiths et c’est l’un des plus authentiques que nous ayons. Nous y trouvons cette définition qui remonte non pas à des penseurs du 20e siècle depuis Paris ou Le Caire mais au Coran et au prophète.
L’islam a toujours contenu cette dimension d’intériorité, de laquelle sont issus deux grands domaines.
Deux domaines qui sont d’une part, les confréries soufies, ou écoles spirituelles de pratique et d’autre part les courants intellectuels de l’islam, qui s’inscrivent dans chacune des différentes cultures musulmanes. Il est important de garder cela à l’esprit lorsque l’on relie la tradition islamique à la philosophie pérenne, car la tradition islamique ne se limite pas à l’ordre social, même si la charia est fondamentale.
L’Islam relève d’une composition tripartite : la charia qui est la Loi divine, la tariqa ou « chemin » qui mène à Dieu et la « haqiqa », qui est la vérité elle-même, source de la loi et de la voie.
La loi sans la voie : une coquille vide
La loi a toujours existé mais beaucoup ont oublié que sans la voie la loi devient comme une coquille vide. Et la voie sans la loi ne peut pas exister, jamais les noyers ne donnent de noix sans coquille ! Dans la nature vous avez une amande ou une noix qui possède une coquille, dans laquelle vous trouvez l’amande ou la noix que vous pouvez manger. La religion possède cette coquille externe, nécessité absolue qui protége la loi sacrée. Je ne suis pas un « soufi du Nouvel Âge », comme il y en a en Californie , qui dénigrent les aspects de la loi, comme si nous n’en avions pas besoin et ne tiennent compte que du soufisme.
C’est une maladie en Californie et en d’autres endroits du monde islamique, en particulier dans mon pays, l’Iran, où les gens font preuve d’une totale absurdité, s’ils ne connaissent rien du tout à l’Iran ou au soufisme ils écrivent sur ces sujets et vont ensuite dénigrer la charia elle-même. C’est ce que René Guénon nomme « contre tradition », qui survient vers la fin des temps. Malgré cela, il existe toujours dans l’Islam une actualisation de cette tradition structurée qui recouvre ces trois aspects : la loi « charia », la voie « tariqa » et la vérité « haqiqa ».
Un autre aspect très important relie tradition islamique et philosophie pérenne, c’est un vocabulaire commun, le vocabulaire islamique ne sépare pas l’intellectualité de l’Esprit.
Intellect et raison
Le concept d’intellect, provenant du latin « intellectus » utilisé au moyen âge par des penseurs tels Saint Bonaventure, Saint Thomas d’Aquin, l’évêque Allemand Saint Albert Legrand, a progressivement perdu son sens originel.
L’intellect s’est effondré dans la raison avec Descartes aux 16e et 17e siècles. Identifier intellect à la raison est la plus grande tragédie de l’esprit occidental.
Maintenant lorsqu’on dit que telle personne est « un intellectuel » cela veut dire qu’il écoute du Mozart plutôt que du jazz !
Voilà comment on identifie un intellectuel à l’heure actuelle ! Pourtant être intellectuel est très difficile, il est très difficile de mettre en œuvre un intellect actif, ce qui est totalement différent du fait de philosopher.
Cette acception du concept d’intellect a progressivement disparue vers la fin du Moyen Age. L’Eglise catholique, confrontée à la philosophique avec Marx, Kant et Hegel, qui n’étaient pas complètement athées mais remettaient néanmoins en question la vision chrétienne traditionnelle de Dieu et de l’amour de Dieu, a commencé à faire l’éloge d’une sorte d’anti-intellectualisme ou anti sentimentalisme dans la religion.
En tant que musulman ami de l’église catholique et du christianismee je me suis permis cette critique, qui a d’ailleurs été acceptée . Les protestants eux n’ont pas prêté beaucoup d’attention à ce débat.
Donc même au sein de l’Eglise Catholique on a malheureusement commencé à opposer l’intellect, devenu synonyme de « raison », à la spiritualité. Ce qui a provoqué un changement très important dans l’histoire de l’Europe et de la philosophie européenne.
» La tragédie de la philosophie moderne occidentale réside, du point de vue musulman, dans la confusion qui règne entre intellect et raison. Comprendre c’est avoir une vision contemplative de la nature des choses par le moyen de l’intellection. »
( livre de Seyyed Hossein Nasr : « islam perspectives et réalités » 1985, page 167)
Selon la philosophie pérenne et la tradition islamique, intellect et spiritualité sont unifiés comme en témoignent deux hadiths « La première chose que Dieu a créée est l’esprit » ici le terme « Ruh » correspond à « Spiritus » en latin, non pas à « Anima », il correspond au grec pneuma.
Le deuxième hadith commence de la même manière : « La première chose que Dieu a créée est l’intellect » où le terme « Aql » correspond à intellect. Ces deux traditions nous montrent l’égalité de l’esprit et de l’intellect .2
Au sujet de ce hadith on trouve des analyses récentes notamment Un commentaire du hadîth de la Tradition Muhammadienne de Abd al-Haqq Ismaïl Guiderdoni3
Et sur le blog de l’université de Leyde : « Quand Dieu créa l’intellect » : analyse d’un hadith faible
L’approche traditionnelle de l’intellect est à l’opposé de celle du monde dans lequel nous vivons, de nos jours les gens pensent être très intellectuels, positivistes logiques et pratiquent une philosophie occidentale moderne, totalement dépourvue de toute dimension spirituelle. Le terme « spirituel » s’y apparente à « sentimental ».
D’un autre côté, nous avons la spiritualité du Nouvel Âge, qui est totalement intellectuelle, dans laquelle on n’est pas censé penser. Ces deux orientations sont totalement distinctes, alors que dans la tradition islamique elles sont unifiées.
Pour aller plus loin :
Intellect et intuition leur relation du point de vue islamique, article de Seyyed Hossein Nasr dans « Studies in Comparative Religion » 1979
Un aperçu sur l’oeuvre de René Guénon : La tradition selon la perspective de René Guénon pour qui « l’intellectualité véritable est une avec la spiritualité ».
Fin de la 2e partie
- Seyyed Hossein Nasr estime que sunnisme et chiisme sont l’un et l’autre des interprétations orthodoxes de la révélation islamique ↩︎
- Seyyed Hossein Nasr se réfère à une tradition de Abū ʽAbd Allāh [Jaʽfar al-Ṣādiq] qui énonce : « Dieu créa l’Intellect, et c’est lui le premier des êtres spirituels (al-rūḥāniyyūn) à avoir été créé à partir de la droite du Trône, de sa lumière ». ↩︎
- Wa-l-‘aqlu açlu dînî : l’intellect est le principe de tout bien, et Dieu n’accorde pas à un serviteur de grâce plus grande que l’intellect. Par lui, [le serviteur] fait la séparation entre la vérité et l’erreur, entre la foi et l’infidélité ; par lui, il distingue le licite de l’illicite ; par lui, il saisit les choses qui plaisent à Dieu et celles qui Le courroucent. Il est la source de toute grâce. Et la connaissance qui est l’assise de la foi, est qu’il n’y a pas d’acte de connaissance sans lui.
↩︎
