• Regain de piété, le rôle du Tabligh

    Hamza Esmili est socio-anthropologue, il est interviewé sur Mizane TV. Merci à lui de rendre au mouvement appelé « Tabligh » ce qui lui est dû pour la foi et la guidée dans notre pays !

    « Les tablighi ont donné leur première formulation à la pratique des immigrés et de leurs enfants, ils ont formé la matrice théologique de ce réinvestissement de la tradition religieuse, en affirmant que « l’islam est complet là où sont les musulmans ».

    Ils vont plus loin, l’origine soufie a su transformer  »  la retraite en prédication »
    Le Tabligh met en évidence que « la science, la tradition dont on a hérité ne suffit pas à répondre aux défis posés par la modernisation« 
    Un des constats du fondateur du mouvement en Inde est que les manières de transmettre classiques (les méthodes religieuses basées sur la formation des élites, des savants religieux et des imams) n’ont plus aucun effet réel.

     

    Étant moi même tombé dans la marmite du tabligh dès mes premières années 🙂 je me permets dans la suite de cet article d’apporter quelques précisions ou nuances aux propos de Hamza Esmili. Mon propos se limite au visionnage de la 27e minute à la 46e.

     

     

    Les frères de l’effort, les textes et la science religieuse

    Hamza Esmili préfère utiliser le terme « les frères de l’effort » plutôt que « les tablighi », terme réducteur souvent utilisé avec une pointe de mépris et qui donne une connotation sectaire à un mouvement ouvert à tous. Il relève qu’ « ils n’ont pas de textes, pas d’intérêt majeur pour les centres religieux, n’insistent pas sur l’apprentissage de la science et de la jurisprudence  « on veut de la taqwa, pas de la fatwa. »
    Cette remarque concernant la science religieuse est à relativiser. S’il est exact que le tabligh franco-français manque de savants, le mouvement s’appuie sur de nombreux oulamas qui ont relevé cette carence depuis l’origine et ont toujours invité « les frères de l’effort » à approfondir leurs connaissances religieuses. En France, cette mise en pratique est variable selon la compréhension et la motivation de chacun. Dans les pays appelés « de l’éducation » et dans certains pays arabes, un groupe en sortie est toujours accompagné d’un ou plusieurs savants.

     

    Livres et textes de référence

    Hamza Esmili cite « les jardins des vertueux » et « la vie des compagnons » comme livres de base. Le livre « Les vertus des bonnes actions » écrit par Mawlana Muhammad Zakaria Kandhalawi est particulièrement conseillé par les maitres spirituels de cet effort pour une lecture journalière dans le cadre du « Taalim », en plus du saint Coran. (*)
    Le livre  » Vie et mission de Mawlana Mohammad Ilyas  » écrit par Cheikh Abul Hassan Ali an Nadwi permet également une compréhension de l’historique du mouvement.
    On trouve aussi en arabe plusieurs recueils de « hidayates » (et quelques traductions françaises) , conseils très détaillés, fournis par les maitres spirituels de l’effort, qui offrent le cadre aux sortants pour profiter spirituellement lors de leurs « retraites prédicatives » et dans leur vie quotidienne.

     

    Une auberge espagnole

    « Le tabligh est mouvant et moins institutionnalisé que d’autres courants islamiques », « énormément de frères ont fait 3 jours ou ont été visités par les frères de l’effort » le tabligh est un lieu de passage du fait qu’il est informel. En effet il est souvent comparé à une auberge espagnole dans laquelle chacun apporte ses ingrédients, y fait sa propre cuisine, entre et sort à volonté. Les règles de bienséance, (les adabs), l’insistance sur la pratique des qualités prophétiques, la lecture du Coran, le rappel des sounan sont les fondements constamment rappelés de la pratique des « frères de l’effort » selon un modèle traditionnel, oral, de maître à disciple et non livresque.

    Un récit un peu mythique

    Hamza Esmili nous indique un récit « un peu mythique, la rencontre de certains maghrébins avec un cheikh venant de l’Inde, qui dégage piété, grâce et guidée dans la fin des années soixante, une prédication « frappée du sceau du miracle » en précisant « je n’ai aucun moyen de savoir si c’est vrai ou si ce n’est pas vrai » : il ne s’agit pas d’un récit mythique mais d’un témoignage qui peut encore être être obtenu des personnes en question, toujours vivantes à cette heure.

     

    Ascèse et rôle social

    L’aspect visible du tabligh consiste dans les visites chez tous les musulmans et aux abords des mosquées, « leur pratique, leur geste théologique a été extrêmement important, même si la communauté l’a oublié ils ont été la matrice vers les années 1980 – 1990. Ce sont eux qui ont amené cette insistance sur la piété »
    « Le mouvement issu du soufisme revendique l’ascèse, le choix de la non ascension sociale », de mon point de vue, ce choix provient d’une compréhension franco-française des orientations de nos maitres spirituels, même sil est vrai que ce désengagement social est favorisé pour les personnes âgées. Pour les frères qui n’ont pas l’âge de la retraite la richesse matérielle n’est pas un frein à l’engagement spirituel, comme nous le montrent les ingénieurs, hommes d’affaires, médecins, chirurgiens, militaires, enseignants, etc. engagés dans la voie du tabligh dans d’autres pays.
    Hamza Esmili insiste sur l’adaptation des frères de l’effort aux différents contextes auxquels ils sont confrontés, à leur non jugement, à la « hikma », une sagesse ancrée dans une sociologique pratique, ainsi qu’à leur  éthique qui intègre  le refus systématique des questions politiques. Il note qu’une de leur vertu est ce rapport mystique à la révélation : Dieu peut guider qui Il veut quand Il veut.

     

    Le « prêche » des « frères de l’effort » constitue son aspect extérieur, il a permis aux premiers immigrés d’être fiers de leur foi, de ne pas nourrir le complexe d’infériorité entretenu par le  contexte séculier et les déformations médiatiques. En mettant au centre le principe de dawa, cette forme de prêche a permis aux différents courants de se positionner souvent par la critique de la façon dont ce dawa est mené. Même si le rôle de « dai » a été « surjoué » par des jeunes aux connaissances limitées ce rôle est maintenant investi et valorisé par de nombreux prêcheurs, qui y ajoutent leur propre recherche de savoir, quelle que soit leur orientation.

    Le prêche, partie émergée de l’iceberg

    Cette forme de prêche, qui est d’ailleurs tournée vers soi même, à l’intention de celui qui parle dans le but d’une correction individuelle et collective suscite souvent des critiques au sein de la communauté musulmane. Elle n’est pourtant que la partie visible de l’effort. Le reste du temps passé dans l’effort sont des actes de piété issus de la tradition prophétique revenus habiter le quotidien des pratiquants de tous bords.

    Comme l’indique Hamza Esmili les frères de l’effort communiquent très peu vers l’extérieur, sur internet ou sur les réseaux sociaux. L’une des raisons est de fuir la polémique. De ce fait on trouve sur internet beaucoup plus de considérations négatives : manque de science, mouvement piétiste purement extérieur et sans profondeur spirituelle, oubli de soi en commençant par les autres, innovation « bida », etc.

    Les critiques visent souvent des attitudes ou des paroles erronées des frères de l’effort qui sont amplifiées et considérées comme les fondements de leurs pratiques. Alors que la compréhension de ses fondements, de ses origines et de sa source ne peut être appréhendée que par la fréquentation des maitres spirituels et des savants qui donnent leur vie dans cet effort. Ainsi en va t’il d’une tradition authentique. Pour ceux qui le choisissent, cet effort devient alors une voie de rapprochement du  Créateur et une préparation à Sa rencontre.

     

    Le livre de Hamza Esmili : L’islam après l’exil

    explore l’histoire religieuse de l’immigration post-coloniale en France, entre mémoire ouvrière, quête de piété et transformation de la foi en contexte minoritaire.

    Tous les chapitres de la vidéo

    00:00 – Introduction
    02:15 – Islam en migration
    05:30 – Ramadan et débats publics
    08:00 – Retour à la piété
    12:30 – Mosquées et transmission
    16:45 – Individualisation religieuse
    20:00 – Islamophobie
    24:15 – Héritage ouvrier et post-colonial
    28:30 – Acteurs de la réislamisation
    32:00 – Rôle des Tablighi
    39:00 – Ascèse et refus social
    42:00 – Prédication discrète
    48:00 – Faiblesse institutionnelle
    52:00 – Réflexivité et justice
    59:00 – Réformisme musulman
    1:05:00 – Blessure coloniale
    1:11:00 – Modèle anglo-saxon
    1:14:30 – Conclusion
    * Je n’entrerai pas ici dans les débats incessants et stériles qui rongent la communauté sur les questions concernant les hadiths cités dans ce livre. Je ne peux que constater que son auteur, Mawlana Muhammad Zakaria Kandhalawi est un savant reconnu par ses pairs dans le contexte du continent indien et au delà. Il ne m’appartient pas de juger de ses choix, même si certaines tendances « modernes » se le permettent.
    La méfiance tient parfois à la déconsidération d’un courant venant de l’Orient, des « ajam » pour les musulmans attachés avant tout à l’arabité. Pourtant selon René Guénon le redressement spirituel de l’Occident ne pourra venir que d’un retour aux principes traditionnels, encore vivants en Orient…

     

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