• Qu’est ce que la tradition primordiale ?

    Dans une conférence de juin 2016 Seyyed Hossein Nasr nous livre une mise à jour du concept de Tradition primordiale, reprenant son historique depuis les origines. J’ai trouvé cet enseignement tellement riche que je me suis attelé à la traduction. Ce n’est pas une traduction littérale, j’ai repris les éléments clés tout en restant le plus fidèle possible à l’esprit du message. 

    Vous avez dit « tradition » ?

    Étymologiquement ce terme est issu du latin « traditio, tradere » provenant de « trans » qui signifie « à travers » et « dare » : donner , « faire passer à un autre », « remettre », entendu comme « la remise de la chose nécessaire pour former un contrat de vente ou un contrat de prêt en droit romain ».

    Transmettre, transférer, aller d’un endroit à un autre, donner quelque chose d’un endroit à un autre. L’assemblage de toutes ces significations différentes dans les langues occidentales a donné ce terme de tradition.

    Deux hommes remarquables, René Guénon (1886 / 1951) et Frithjof Schuon (1907 / 1998), ont réintroduit l’usage du terme d’une manière nouvelle, au début du XXe siècle, vers 1904-1905. Ils ont commencé à utiliser le mot tradition pour la distinguer de ce qui est coupé d’une source divine comme le modernisme, ou toute vision du monde, soit purement centrée sur l’humain, soit malheureusement sous-humaine, comme ce que nous trouvons maintenant, une philosophie basée uniquement sur le matérialisme. Ce terme doit donc être compris comme traitant du sacré, ce qui vient du sacré, contient le sacré et transmet le sacré.

    Tradition et religion

    Par conséquent, dans son sens le plus profond, tradition est lié à religion, car la religion vient du verbe latin « religo » qui signifie relier, relation, qui a donné « religio », la religion c’est ce qui nous lie à Dieu.

    Ces racines sont profondes à comprendre, afin de nous définir, nous devons revenir au sens profond. Dans l’islam, nous avons un ensemble de significations très différent. Le mot qui correspond à « religion » en islam est « ‘aqida » de la racine trilitère ‘A Q D signifie « nouer » et qui a la même signification que relier : ce que vous liez, ce qui est à l’origine, la ficelle avec laquelle vous attachez le chameau ou le cheval à un arbre ou à quelque chose, il ne s’enfuira pas. La « ‘aqida » est ce qui nous lie à Dieu.

    En latin, le mot « religion » a le même sens que « ‘aqida », tandis que le mot « dine » utilisé habituellement pour traduire « religion » désigne autre chose, il s’agit de notre dette, vis à vis de Dieu. En effet « ad-Dayn » signifie la dette, elle concerne aussi la mort, considérée comme un dû à affronter un jour.

    Ad-Dīn c’est la rétribution positive ou négative comme conséquence des actes. Il existe de nombreuses acceptions pour le mot « dine ».

    Dans le Coran, le mot « dine » désigne en fait ce que nous devons à Dieu. Par conséquent, toute notre relation avec le divin est liée à Dieu. Tout ce que nous sommes a un lien avec lui. Tout vient de Dieu. Rien ne vient de nous. Tout ce que nous faisons est en réponse à l’acte divin d’exister qui a fait de nous ce que nous sommes.

    La tradition telle que nous la comprenons englobe l’ancien sens de « religere » de « Dine » et de «’AQD » vu plus haut.

    Lorsque nous parlons de la tradition islamique dans notre contexte, les gens comme moi-même ainsi que mes illustres prédécesseurs, tous décédés, les érudits et écrivains traditionnels, définissons la tradition islamique, à la fois comme la révélation divine, ce qui vient d’Allah, de Dieu, chaque religion, vient de Dieu. Il n’y a pas de religion qui ne vienne de Dieu. Autrement, ce n’est pas une religion de notre point de vue.

    La religion est l’axe vertical de la tradition, la civilisation l’axe horizontal

    La religion commence par l’axe vertical métaphysique, la descente d’une vérité du ciel, mais la tradition inclut également l’expansion horizontale du royaume divin, dans le monde de la multiplicité, dans le monde dans lequel nous vivons et chaque descente du ciel crée une nouvelle civilisation ou une nouvelle phase dans une civilisation. Chaque civilisation est basée sur la tradition. Quand à la civilisation moderne, qui s’est construite contre le christianisme, elle est néanmoins basée sur des miettes de pain de la table du christianisme, s’appuyant sur cette éthique qui empêche les gens de s’entretuer.

    C’est ce qui provient de l’éthique chrétienne, peu importe ce que disent les athées, c’est un fait historique. Donc, la tradition signifie à la fois ce qui descend du ciel et ce qui se propage ensuite pour créer une civilisation comme le décrit Ananda Coomaraswamy dans son livre remarquable « What is Civilisation ? » L’un des plus grands ouvrages jamais écrits sur ce sujet.

    En sanskrit, quand on parle de civilisation, on entend un ordre divin, une civilisation d’origine islamique, chinoise, japonaise, hindoue, bouddhiste, chrétienne, etc.

    Il s’agit de toutes les civilisations, de grandes civilisations, comprenant les arts, l’architecture, la philosophie, les livres, la théologie, la structure sociale, dont l’origine est toujours une révélation. C’est la perspective que nous prenons lorsque nous parlons de la tradition islamique ou de toute autre tradition, de ce fait en tant que traditionalistes, nous respectons toutes les traditions.

    C’est ici que la philosophie pérenne entre directement en jeu dans la perspective de l’islam. Qu’est-ce que je veux dire par là ? Nous voulons dire qu’à chaque révélation, Dieu s’exprime en disant : « Je » et cet écho crée un monde entier. Dieu a dit « Je » plus d’une fois Dieu. Et pourtant nous devenons exclusifs, et malheureusement, les musulmans sont exclusifs.

    Nous apprenons très vite à devenir exclusifs, comme des chrétiens exclusifs, les européens sécularisés qui sont très exclusifs qui considèrent l’Occident comme la seule civilisation, la seule forme.

    La globalisation signifie l’occidentalisation, non pas japanisation ou chinisation. Cela signifie que l’occidentalisation est un héritage de cet exclusivisme.

    En tant que musulmans nous avons toujours cru, c’est ce qu’affirme le Coran, de même que dans la Bible, que le même Dieu a dit « Je » plus d’une fois. Et qu’il y a eu plus d’une révélation. Il y a plus d’un univers dans lequel l’écho de la Révélation résonne.

    Un hindou a le droit, lorsqu’il entend « OM », d’entendre le son divin, car c’est ainsi que Dieu a prononcé son nom dans le monde hindou, alors que les Juifs ne prononcent pas du tout le nom de Dieu en attendant la venue du Messie, car Dieu leur a interdit de le prononcer. Au milieu de tout cela, les musulmans ont reçu le nom suprême de Dieu.

    Ainsi, lorsque nous disons « Allah », ce son dans notre univers représente Dieu qui dit « Je», bien qu’extérieurement, cela ne ressemble pas à « OM » ou d’autres prières. Mais intérieurement, c’est ce « Je » qui se répète.

    Le point de vue traditionnel repose d’abord sur l’authenticité de chaque manifestation du Divin, puis sur le lien entre l’origine et la source, enfin sur sa propagation à travers les âges au cours de différentes époques. Ceci est étroitement lié à la philosophie éternelle.

    Elle repose sur l’idée que la sagesse éternelle a toujours été et sera toujours,  comme le dharma de l’hindouisme. Je reviendrai dans un instant sur l’hindouisme, et je me tournerai vers la tradition islamique.

    Les organisateurs m’ont confié la tâche de définir les différents aspects de la tradition islamique et de la philosophie pérenne, je commencerai par l’islam.

    À  suivre…

    Frithjof Schuon http://www.frithjof-schuon.com/index.html 

    Ad-din https://oumma.com/ad-din-de-la-religion-a-la-cite-1-3/

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